je songe parfois, en revisitant Nantes, à une ville dont rien ne la rapproche, sinon le même et superbe négligé monumental, et qui est Madrid. Dans les petits bars ombreux, les petites rues étroites aux façades hautes qui voisinent avec la rue Crébillon, je retrouve en été le même sentiment d'encavement frais et protégé que me donne le canyon de ruelles latérales à la Gran Via madrilène : le sentiment qu'une vie autochtone, qui a ses coutumes et ses rites à elle, malaisée à pénétrer de l'extérieur et presque entièrement close sur elle-même, peut se perpétuer ici comme dans un réseau de grottes, et trouver son aliment en elle-même du matin au soir et du soir au matin. Et cette teinte, cette coloration attirante et unique qu'y prend le va-et-vient de tous les jours, produit d'une distillation longue et subtile à laquelle toute sa géographie, toute son histoire ont dû y collaborer, mais qui n'aurait pu aboutir sans quelque transmutation alchimique dont elle garde pour elle la formule, c'est peut-être la vraie séduction, la couronne secrète d'une ville.
Julien Gracq, La forme d'une ville
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire